Le vieux mont et la mer

Par Foued ALLANI
Elle a hélàs très mal vieilli. Et ses amoureux sont aujourd’hui et depuis de longues années profondément attristés par le sort qui lui a été réservé. «Les injures du temps et l’injustice des hommes» l’ont meurtrie et horriblement défigurée. Elle qui a su renaître de ses cendres depuis ses premiers jours il y a de cela plus de 2.000 ans.
Ville d’eaux, entre mer et montagne, ville royale, berceau d’artistes, d’écrivains, de savants et de militants célèbres, Hammam-Lif a hélas très mal vieilli devenant ainsi le fantôme d’elle-même.
Même la mer s’y meurt depuis déjà plus de trente ans. Et au lieu de devenir une vraie station balnéaire, une prestigieuse station thermale, un admirable pôle touristique avec un petit port de plaisance et un téléphérique reliant la ville au sommet du Boukornine (575 m), Hammam-Lif n’a réussi qu’à se transformer en une bourgade «populaire» où tout se meurt. Ses belles bâtisses, ses monuments, ses restes de jardins… et aussi ses chaussées qui ressemblent aujourd’hui à des pistes agricoles tellement délabrées, balafrées, envahies par les nids d’autruches, les bouches d’égout saillantes… Seul son stade a eu droit à la rénovation de ses gradins. Un argent fou dépensé pour les beaux yeux du ballon rond et de ses esclaves aux dépens de toute une ville qui manque de tout, même, à certains endroits, d’assainissement.
Même la corniche a été défigurée par une pseudo-rénovation, il y a quelques années, ajoutant ainsi aux malheurs de la ville qui a vu la naissance du célèbre homme de théâtre Aly Ben Ayed, et bien d’autres hommes et femmes de culture dont la Tunisie est fière.
Sans doute aussi à cause de son statut de grand et précoce foyer de l’islamisme au milieu des années 1970 et années suivantes, mais aussi pour d’autres raisons, Hammam-Lif a été privée de son droit de devenir le chef-lieu d’un gouvernorat créé au début des années 1980 au profit de Ben Arous, simple quartier populaire à la périphérie de Tunis. Hammam-Lif avait déjà entamé sa descente aux enfers pour se distinguer par les activités mafieuses, la violence et la pollution après avoir été une belle petite ville cosmopolite et princière.

Le sursaut des amoureux
Jamais ses amoureux ne l’ont laissé tomber. Grâce à de petits gestes en apparence, grands par leur portée, ils ont continué à chanter sa splendeur d’antan et à faire revivre ses gloires d’hier et même d’aujourd’hui.
Richement citée par les auteurs qui l’avaient visitée, depuis plus d’un siècle, elle a eu droit, début 2000, à trois ouvrages de qualité, de la plume de son fidèle, notre ami Si Tijani Azzabi, et à son objectif aussi.
(Inoubliable… Hammam-Lif, «Légendaire CSHLif» et Hammam-Lif une symphonie en cartes postales) se distinguant ainsi par rapport à tous ceux qui ont immortalisé la ville par leurs écrits. Tels que l’inimitable Ali Douagi, père de la nouvelle en Tunisie, le poète français Maurice Riguet («Entre mer et Boukornine» recueil. Tunis. MTE, 1980).
L’écrivaine et militante Noura Borsali, Hammam-Lifoise de souche. Ou encore grâce à leur objectif, tel que notre ami l’artiste photographe hammam-lifois Taoufik Naccache.
Nous vous proposons aujourd’hui une promenade dans le jardin fleuri des poètes épris de Hammam-Lif, et ce, grâce à notre ami poète et critique hammam-lifois, Jalel El Mokh, qui a publié fin 2008 une anthologie de la poésie dédiée à la ville («Qaça’id bayna bahrin wa jabal : Hammam el enf fi quoloub’ich chou aâr a’»).
Un ouvrage très intéressant qui hélas n’a pas bénéficié de l’impact médiatique qu’il mérite.
Avec la patience d’un soufi et la curiosité d’un explorateur, Jalel El Mokh retrace les œuvres de plusieurs poètes tunisiens et français sans oublier de fournir la biographie succinte de chacun et d’annoter les textes. Un travail qui met en exergue le charme de cette ville qui a su inspirer tant de poètes tunisiens, tels que Mohamed Al Mannoubi Saïd Al Kaïrawani, le cheïkh Ali Neïfar, le Cheikh Mustapha Meddeb, le grand Mustapha Khraïef, et son neveu Mohieddine, Ali Ben Hédia, Abderrahman Kablouti, Tahar Hammami.
Français tels que Maurice Riguet, Arthur Pellegrin, Rosaire (Rosario) Di Stefano, un Français originaire de Sicile, né à Hammam-Lif et où il a vécu les premières années de son enfance.

Le cœur à cœur
Doté d’une introduction suivi d’un aperçu de l’histoire mythologique de la ville, l’ouvrage reproduit plusieurs poèmes, en arabe et en français, que l’auteur juge les plus expressifs, les plus inspirés. Jonglant avec les dieux grecs, l’auteur nous gratifie donc d’une très belle fresque où «Aquae persianae» le Hammam-Lif romain (Nara de son premier toponyme punique) est le théâtre d’évènements au dénouement heureux au centre desquels on trouve «Baal Kornazis» (Balcaranensis), le dieu aux deux cornes représenté par le mont bicornu, le Boukornine, qui surplombe la ville (Baal Karneïm ou maître des deux cornes en phénicien).
L’auteur ne manque pas aussi de citer le romancier français Guy de Maupassant qui séjourna à Hammam-Lif sur les conseils de son compatriote et non moins romancier Gustave Flaubert, ainsi que l’écrivain français Georges Duhamel. Ce dernier avait écrit un récit de voyage avec pour l’un de ses principaux personnages… le Boukornine.
Cela sans oublier le célèbre médecin et humaniste «franco-tunisien» Charles Nicolle, Prix Nobel de médecine (Tunis 1928).
Ecoutons ces quelques strophes des uns et des autres venant droit du cœur de leurs auteurs respectifs, et commençons par ceux de Maurice Riguet :

Les amoureux

Sur le mur d’Hammam-Lif à côté de la plage
Des amoureux viennent s’asseoir
Ils ne s’éloignent pas et chacun peut les voir
Aussi sages que des images
(…)
La mer vivante accourt sans fin devant leurs yeux
Ils sont tristes ou gais comme elle
Mais quand elle se fâche et froisse ses dentelles
C’est ainsi qu’ils l’aiment mieux

Ecoutons maintenant Arthur Pellegrin :

La plage :
(…)
Et c’est l’heure propice où le soleil descend
Où la bise fraîchit. Et quand l’ombre au versant
Du Bou-Kornine croît plus mauve, les baigneuses.
Paraissent sur la grève en leurs maillots collants
Elles entrent dans l’onde, agiles et rieuses
Et la vague écumante atteint leurs mollets blancs…

Ecoutons pour terminer ce survol, Rosario Di Stefano;

Bonheur à l’étouffée
(…)
Et comme une mouette frileuse,
J’ai renvoyé après vingt ans,
Mon âme se réchauffer un instant,
Au flanc de ma montagne merveilleuse
Le souvenir se meurt,
Mais son écho persiste
Il enfle et résiste
Pour tempérer nos pleurs
Sur nos vagues en deuil
Sous un reste de ciel bleu,
Il ricoche grâce à Dieu
Qui le préserve des écueils (fin du poème)

Ainsi donc parlaient les poètes, chantaient ou pleuraient… Hammam-Lif

Tunisie: Palais de Carthage - Belles petites fausses notes... provisoires

Le Palais de Carthage est bien aujourd'hui revenu au peuple qui en est le propriétaire. L'actuel locataire en est certainement convaincu.
En allant couvrir les travaux de la conférence sur les cinq libertés dans l'UMA tenue hier dans cette ancienne forteresse, nous l'avons bien constaté.
Évaporées cette lourdeur protocolaire et cette sécurité maniaque. Tout est redevenu simple et calme. Et les responsables du cabinet présidentiel sont plus jeunes, plus accessibles, plus disponibles, bref j'allais dire à dimension humaine.
Invités sur un simple coup de fil à la rédaction, nous étions donc dépourvus de tout document pouvant nous faciliter l'accès aux lieux. Nous n'avons pourtant trouvé aucune difficulté particulière à rejoindre la salle de conférences.
Le problème est que l'attente s'est étirée. Les organisateurs avaient bien insisté la veille qu'il fallait se pointer à 8h30, car la conférence devait débuter à 9h00 pile. Un coup d'oeil sur le programme vient alors nous apprendre que les travaux commencent à 10h00.
C'est à 10h15 que le président Marzouki est entré dans la salle, entouré d'un joli petit monde. Mais les pauvres journalistes ont dû subir d'autres désagréments.
Ils ont d'abord eu droit à des chaises clairement séparées des tables destinées à l'assistance. Soit un territoire isolé par des cordons, certes luxueux, mais créant une nette séparation avec les autres invités. Des cordons de couleur rouge soutenus par des piliers métalliques dorés, «des lignes rouges», plaisante un confrère.
Donc pas de table pour écrire. Une forêt de trépieds devant eux pour les caméras, un écran au fond presqu'invisible et un public qui cachait ou presque le podium.
De plus, il y avait les bouteilles d'eau... en moins. Un confrère diabétique a dû tirer «la sonnette d'alarme» pour obtenir une bouteille d'eau minérale.
On pria l'assistance de mettre les portables en mode silencieux. Rien à faire, ces derniers continuèrent de sonner tout au long de la rencontre (le réseau n'a donc pas été neutralisé). Certains participants ne se sont même pas gênés de répondre aux appels (abus du droit de liberté).
En costume clair, Marzouki a donné le coup d'envoi de la rencontre en prononçant une allocution très intéressante. Mais le président paraissait triste, et visiblement fatigué.
Plein de bonnes idées et de formules chocs, le discours a été pourtant prononcé d'une voix lasse, timide, monocorde et sans âme.
Avant de se rattraper, le président fit un gentil petit lapsus. Au lieu de dire que le sommet maghrébin aura lieu le 10 octobre 2012, il le renvoya à 2013.
On nous gratifia tout de suite après de la copie de son allocution, un texte nu sans titre ni en-tête pouvant l'identifier. Après son discours, le président alla s'asseoir au milieu de l'assistance.
Des hésitations que l'on mettra sur le dos d'une équipe en rodage. Une improvisation innocente et parfois sympathique. Mais vive la liberté !

Les damnés de la patrie

Les damnés de la patrie

Par Foued ALLANI

Le groupe dominant au pouvoir depuis l’indépendance politique du pays en 1956 et celui qui lui a succédé en 1987 et jusqu’à 2010 ont non seulement échoué à résorber les multitudes inégalités qui rongeaient la société mais ils les ont hélas accentuées et créé en plus d’autres formes de ces injustices (voir : Double fracture socioéconomique. La Presse - Supp Eco - 29 février 2012).
Pire, tous les transferts sociaux ont profité plus et mieux aux ménages les moins démunis. Idem pour la couverture sociale. Une situation qui s’est sérieusement aggravée avec l’ampleur de l’exode rural ayant eu pour, entre autres conséquences, la dépopulation de larges régions du pays et la création de ceintures de pauvreté autour des grandes villes avec une horreur «rurbaine» appelée Grand-Tunis. Agglomération très mal aménagée, où la qualité de la vie est allée, en se dégradant, crescendo et où le coût de la vie est devenu insupportable pour la majorité de ceux qui y résident.
Dès sa conception, le Tunisien se retrouve soit favorisé, soit, et c’est le plus fréquent, défavorisé par le système injuste des inégalités.
Aussi bien sur le plan de la santé (alimentation, hygiène et soins) que sur celui de l’éducation (intellectuelle, sociale et physique) puis, plus tard, sur celui de l’emploi, le Tunisien se verra offrir des services publics de qualités différentes allant, selon son cas, du médiocre vers l’acceptable et parfois même et paradoxalement vers l’excellent (l’exemple du nanti qui bénéficie d’un traitement VIP dans l’hôpital universitaire grâce aux interventions d’influents).
Ainsi l’enfant moins nanti aura une alimentation de moindre qualité, un éveil intellectuel très faible et une éducation sociale basée sur la violence et sur l’influence néfaste des modèles adultes de son milieu. Cela à l’inverse de ses concitoyens mieux nantis.
Déjà, au niveau du primaire, il sera victime d’une école à deux vitesses, où c’est la moins rapide qui lui sera destinée, car c’est aux écoles des quartiers relativement aisés que l’on affecte les meilleurs enseignants, réservant aux quartiers pauvres ceux qui ont des problèmes liés à leur manque de compétence et/ou de disponibilité.
Cette école, déjà à deux vitesses, a hélas la triste réputation d’engendrer des dépenses en cours supplémentaires que seuls les plus nantis peuvent supporter. Imaginons la suite... et les résultats.
L’école dite républicaine, qui avait permis, au début, la formation de nombreux cerveaux parfois de notoriété internationale venant du fin fond de la campagne, s’est rapidement transformée en une institution qui ne favorise que ceux qui peuvent casquer. Très sélective, très coûteuse, et pratiquant à large échelle la discrimination, l’école, devenue de base début 1990, s’est tansformée en une institution reproduisant la violence sociale de plus en plus intense et de plus en plus étendue.
Son corollaire, l’échec et l’abandon scolaires et pour ceux qui résistent à son système, le chemin du chômage le plus difficile à supporter, celui des diplômés du supérieur.
Véritables cobayes, les élèves tunisiens ont depuis l’Indépendance été victimes d’une pseudo-politique éducationnelle.
Réformes après réformes (il fallait dire plutôt pseudo-réformes), le système scolaire est devenu non seulement inefficace, mais promoteur d’ignorance, de dépendance et de violence. En le quittant, le diplômé ne sait plus ni écrire, ni lire, ni réfléchir et il aura entretemps appris toutes les formes de délinquance possibles et imaginables (cela est un autre problème).
Pour rester dans les inégalités, n’oublions pas le développement du secteur privé des écoles de base (primaires et collèges) qui s’est distingué par la qualité de son enseignement quoiqu’aux dépens du temps de l’élève.
Les plus nantis et ceux qui le sont moins, mais prêts à tous les sacrifices, ont soit inscrit leurs rejetons dans des écoles publiques performantes, soit eu recours au privé ou à une école dans un quartier populaire, mais avec des interventions auprès de la direction pour un meilleur suivi de l’élève (traitement VIP) moyennant des services en retour.
Le secondaire est devenu, quant à lui, l’arène la plus violente de la discrimination. Pour obtenir une bonne moyenne au Bac, il faut au moins quatre ans de cours particuliers très coûteux (cela sans compter les années de collège). C’est-à-dire des cours pour toutes les matières importantes. Un commerce très lucratif qui crée de son côté des inégalités criardes entre enseignants sollicités et ceux qui ne le sont pas.
Mais ceux qui peuvent payer possèdent également une arme redoutable pour accéder aux meilleurs choix de filières universitaires, une fois le Bac en poche (après la banalisation de ce diplôme), les interventions.
Grâce à l’opacité du système d’orientation, le favoritisme a pu s’épanouir et propulser dans les écoles et facultés les plus prestigieuses du pays des générations de ces citoyens de 1ère classe, parfois aux dépens d’autres qui, grâce à leurs propres efforts, étaient plus méritants.
Ces bacheliers, nouveaux étudiants chanceux, profiteront en plus d’autres avantages créés par le système. Dans les écoles supérieures bien cotées, ils auront les meilleurs enseignants, les meilleurs emplois du temps, les meilleures facilités (voiture des parents, ordinateur portable performant, argent de poche, loisirs…), l’attention particulière des encadreurs, en plus des stages et des mémoires de fin d’études de meilleure qualité.
Bon nombre de ces étudiants favorisés viendront étudier l’esprit tranquille car confiants que le système fonctionnera également après l’obtention du diplôme pour le recrutement. Et dans les meilleurs postes possibles, s’il vous plaît.
Déjà et depuis l’Indépendance (politique), le favoritisme avait permis l’éclosion d’une grande catégorie de salariés aisés, mais souvent incompétents et magouillards en permettant leur recrutement ciblé qui sera suivi de promotions fulgurantes grâce à des réseaux d’influence dans des sociétés nationales réputées pour leurs gros salaires et les multiples avantages qu’elles offrent à leurs employés (banques, offices, Tunisair…) ou encore au sein des organisations internationales, entreprises multinationales, l’émigration dorée, etc.
Une catégorie qui a bien su préserver le système et le reproduire et qui s’est retrouvée totalement déconnectée de la réalité du pays et de ses problèmes et besoins. La tête, le cœur et parfois le corps sont ainsi à l’étranger, auxquels nous ajouterons la poche. Combien a coûté cette catégorie à la communauté?
Des sommes faramineuses, mais elle a participé activement à l’éclosion de la haine sociale, la misère et le désespoir chez les autres catégories de la société.
Dans notre prochain article, nous essayerons de décrire les inégalités entre hommes et femmes dans le pays qui s’est longtemps targué d’être le pionnier des droits de la femme.
Auteur : F.A.
Ajouté le : 07-03-2012

Aujourd'hui 130e anniversaire de l'occupation de la Tunisie par la France

 
Foued ALLANI La Presse de Tunisie : 12 - 05 - 2011

A peine s'est-elle timidement dégagée de son statut de province ottomane, que voilà la Tunisie devenir le 12 mai 1881 un protectorat français. Appellation désignant un régime de colonisation directe et totale déguisé qui permettait à la France d'exploiter notre pays à moindres frais.
Il y a donc 130 ans que Mohamed Es-Sadok Pacha Bey, monarque inculte et faible de caractère, signait au Palais du Bardo le traité ayant permis à la France d'avoir une mainmise «légale» sur notre pays afin de le soumettre à sa volonté et de le piller en toute impunité.
En commémorant cet événement lourd de conséquences sur notre pays dans sa totalité, il est utile, surtout au cours du processus révolutionnaire que notre peuple est en train de conduire, de réfléchir un peu sur les causes ayant abouti à la conclusion de ce traité (du Bardo) et sur ses innombrables conséquences aussi bien immédiates que lointaines.
Moins de 70 ans avant la signature sous la contrainte du fameux traité, la Tunisie venait d'atteindre son apogée de puissance régionale et l'Etat centralisé, fort et prospère grâce au long et fructueux règne de Hamouda Pacha Bey (1782-1814), un avantage qu'elle perdit en l'espace de quelques années.
Suite à une série de contre-performances (peste, troubles internes, dévaluation de la monnaie) et aussi à l'influence grandissante de puissances étrangères et l'occupation de l'Algérie par la France à partir de 1830.
La victime, son propre bourreau
Malgré les réformes entreprises sous Ahmed Pacha Bey (1837-1855), la situation de la Tunisie évoluait plutôt négativement. Régime politique autocratique et dépensier, peuple de plus en plus pauvre soumis à des impôts de plus en plus lourds, société traditionaliste et analphabète, enseignement très limité et stérile, artisanat qui perdait de sa puissance commerciale, armée avec effectifs limités, mal formés et sous-équipés, épidémies diverses (dont le fameux choléra de 49-50), régime de capitulations à partir de 1847 en faveur des ressortissants étrangers occidentaux qui s'adjugeaient petit à petit le droit d'exercer l'import-export, endettement toujours grandissant de l'Etat, etc.
Ce cercle vicieux n'a malheureusement pas été rompu, et ce, en dépit d'un nombre non négligeable de réformes ayant visé essentiellement le pouvoir politique (Constitution de 1861, suspendue en 1864), l'appareil administratif, l'enseignement, la santé et les relations extérieures grâce notamment aux efforts de Kheïreddine Ettounsi, Premier ministre de 1873 à 1877, et ses collaborateurs.
Il y a eu la catastrophe financière qui a signé la dépendance du pays dans ce volet vital de survie. A cause du surendettement, l'Etat tunisien est mis en 1869 sous tutelle d'une commission financière internationale.
Evénement qui eut lieu suite à la corruption généralisée des grands commis de l'Etat et à leur tête Mustapha Khaznadar, Premier ministre de 1837 à 1873, avec les deux fameux coups de détournement du Trésor public effectués tour à tour par Nessim Sammama (1864) et Slilomo Sammama, son neveu (1873), juifs livournais qui étaient chacun à son tour en charge de la comptabilité publique.
Directement liée aux déboires financiers de l'Etat, la révolte de 1864 éclata, faut-il le rappeler, suite à la décision de doubler l'impôt «illégal» de capitation appelé «mejba», mouvement qui fut réprimé dans le sang et qui a été suivi aussi en 1867 par une grande crise (Aam boubarrek), mélange de famine et d'épidémies diverses.
Que de sacrifices !
Ainsi, le fruit était mûr et la France n'avait fait que le cueillir. Non sans résistance de la part du peuple livré à lui-même qui a essayé tant bien que mal de repousser l'occupant. Entreprise devenue vaine après quelques mois (jusqu'au 26 octobre 1881, date de l'occupation de Kairouan, dernier symbole de souveraineté).
En vertu de la convention de La Marsa (8 juin 1883), la France devenait seul maître à bord. Par le biais d'un bey qui ne jouissait d'aucun pouvoir. Le colonisateur avait les mains libres pour prendre les décisions qui lui convenaient et jouir ainsi de toutes les ressources du pays (terres fertiles, minerais, hommes chair à canon, marché pour écouler ses marchandises…).
Le colonisateur poussait le cynisme jusqu'à conduire l'Etat tunisien à contracter des prêts pour établir un budget qui sera ensuite dépensé au profit des colons et fonctionnaires français jouissant du quasi monopole de la Fonction publique.
Bref, la colonisation appauvrissait le peuple et le pays et le laissait exsangue. Certains Tunisiens continuent hélas de croire que la colonisation a eu un impact positif sur le pays et vont jusqu'à en faire l'éloge, à l'image de cette loi de la honte votée en 2004 en France puis abrogée un peu plus tard et qui faisait l'éloge de la colonisation.
Humilié, opprimé, spolié, le peuple tunisien, grâce à ses élites instruites, ses militants cavaliers (foursen moujahidine) ne se soumit point, la résistance ne s'éteint jamais.
Actes de rébellion des tribus du Sud avec comme base arrière la Tripolitaine, rébellion des Frechiches en 1906, événements sanglants du Jellaz (1911), événements du tramway (1912), mouvement de Mohamed Daghbagi (1920), grandes manifestations d'avril 1922 (Tunis et La Marsa), événements d'avril 1938 et démarrage de la résistance avec la création du premier noyau de l'armée de libération et jusqu'aux événements de janvier 1952.
L'indépendance politique chèrement acquise le 20 mars 1956, le peuple tunisien continuait à lutter pour son indépendance effective (bataille de Remada en 1958, bataille de Bizerte en 1961) pour obtenir enfin l'évacuation totale du colonisateur en 1963 puis la nationalisation des terres «des colons» le 12 mai 1964. Loi promulguée par le président Bourguiba qui signa le jour même le texte sur la même table ayant servi au traité du Bardo.
La longue quête de la démocratie
Riche en enseignements, la date du 12 mai 1881 était donc l'aboutissement de plusieurs causes que les leaders du mouvement national naissant avaient analysées à partir de 1907 à travers le journal Le Tunisien. Ces causes étaient résumées ainsi :
• Un pouvoir absolu et despotique
• Absence d'institutions politiques (sauf celles surannées et stériles)
• Pouvoir judiciaire archaïque
• Corruption généralisée
• Système d'instruction défaillant
• Femme opprimée et analphabète
• Main-d'œuvre non qualifiée
• Travailleurs exploités et non représentés
• Etrangers bénéficiant de larges privilèges.
Toute leur stratégie, avant de réclamer l'indépendance du pays, se concentrait donc sur la résorption de ces causes pour que le peuple puisse quitter définitivement son statut de peuple colonisé (dans les faits et dans les têtes).
Avec l'indépendance, la majorité des revendications socio-économiques du mouvement national ont été satisfaites. La Tunisie échoua cependant dans le volet politique et ne parvint pas à instituer une vraie démocratie pluraliste respectant la volonté du peuple et favorisant l'alternance. Sur le plan économique et aussi culturel, la Tunisie n'a pas pu s'imposer. Trop de temps perdu dans des tâtonnements à cause de la corruption et la dépendance économique et culturelle vis-à-vis de la France persistait.
Mais le peuple tunisien ne s'avoua pas vaincu, il n'arrêtait pas de lutter pour une vraie indépendance.
Aujourd'hui et grâce au processus révolutionnaire déclenché le 14 janvier dernier, il pourra enfin fonder une démocratie pluraliste favorisant l'alternance, l'indépendance économique et l'indépendance culturelle.


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